Il y a des fois dans la vie où tu te retrouves avec des places de cinéma qui sont valables jusqu’au 31 juillet, et on est le 23, et tu as une soirée de libre ; du coup, tu cherches quel film tu pourrais aller voir pour ne pas perdre bêtement tes places, et là tu tombes sur un film que tu avais un peu rapidement choisi d’ignorer parce qu’il avait un titre un peu trop tape-à-l’oeil, mais dont tu te souviens avoir vu en passant qu’un journal que tu lis régulièrement l’avais conseillé, et dont le synopsis paraît assez intriguant pour prendre le risque d’aller voir sans vraiment savoir sur quoi tu vas tomber.
C’est dans ces circonstances que je suis allé voir Kill List, de l’anglais Ben Wheatley (oui, c’est un film de 2011 ; en fait, c’est grâce à la renommée que lui a valu son dernier film, Touristes, qu’il présentait cette année à Cannes, que Kill List, tourné plus tôt (et en trois semaines), a finalement pu sortir en France).
Je ne savais pas quel genre de film ça allait être, mais j’avais visiblement quand même des idées préconçues, puisque les premières images m’ont totalement surpris : la première scène nous immerge en pleine scène de ménage entre Jay et sa femme Shel (MyAnna Bering, très schwing), à court d’argent du fait que Jay ne fait plus rien depuis 8 mois. Caméra à l’épaule, image au grain visible, l’ambiance est résolument réaliste, à tous les sens du terme. Le premier quart d’heure du film restera dans cette tonalité, dépeignant le quotidien du personnage principal, et nous laissant entrevoir un militaire professionnel retiré malgré son relativement jeune âge (il tire vers la quarantaine), qui a subi un traumatisme psychologique lors d’une intervention qui le laisse dans cet état de relative léthargie, alors que son couple va à vau l’eau.
Alors qu’ils reçoivent la visite à diner de Gal, le comparse et meilleur ami de Jay, accompagné de sa nouvelle conquête Fiona, se glissent progressivement dans le récit des indices plus précis sur l’activité récente de Jay, faisant naître un premier mystère : car sous ces dehors très ordinaires, Jay conserve dans son garage du matériel militaire professionnel, en particulier des armes, destinées à tuer. Et la proposition de job que vient lui soumettre Gal, qui a visiblement le total consentement de Shel, consiste apparemment à supprimer des gens, dont leur client aurait dressé une courte liste…

Gal, pas tout à fait le look du tueur à la cool classique...
Parallèlement à ces premières pierres qui détonnent par rapport à la vie en apparence rangée du couple, d’autres éléments se manifestent à leur tour, et qui construisent une ambiance encore plus insidieusement inquiétante : des cadavres de lapin déchiquetés, que semble abandonner leur chat dans leur jardin et dont Jay se fait un honneur de se faire un repas ; un symbole cabalistique mystérieux gravé derrière le miroir de la salle de bains par leur invitée lors du diner ; surtout, la bande son, qui distille par instants des stridences et des discordances qui évoquent largement plus un film d’horreur qu’un thriller classique centré autour d’un personnage d’exécuteur.
Ce sont les deux points forts du film.
D’une part, ce cadre apparemment ordinaire, avec une famille anglaise qui vit dans un pavillon de banlieue moyenne et mène une vie avec ses hauts et ses bas, où on s’engueule sur le fait que le père est au chômage. Le physique des acteurs (le duo Neil Maskell et Michael Smiley, tous les deux excellents), très ordinaires, et qui détonne complètement avec les films de tueurs professionnels à l’américaine où les héros sont forcément vaguement beaux gosses, ou ont au moins la classe. Rien de tout ça ici, et ce cadre en apparence banal apporte originalité et renouveau à ce genre quand même déjà très visité.
D’autre part, la montée en tension du film est parfaitement construite : le glissement du quotidien ordinaire vers ce métier bizarre, qui va conduire les personnages à fréquenter des gens louches, dans des lieux plus ou moins sordides, et à liquider des cibles ambigües qui s’adonnent à des activités dont on apprend de plus en plus au fur et à mesure du déroulement de l’histoire… les points d’ombres et les révélations incomplètes génèrent un suspense très habilement maîtrisé qui m’ont tenu en haleine pendant tout le film, malgré certaines longueurs ou baisses de tension.
C’est ce qui rend la toute fin du film d’autant plus décevante. Sans parler de la scène qui la précède et qui n’a aucun sens Show ▼
(Shel qui descend les agresseurs dans la maison juste avant de se révéler faire partie du complot, c’est vraiment débile)
, la façon abrupte dont s’achève le film n’apporte rien Show ▼
(on savait déjà que Jay avait quelque chose de « spécial » aux yeux de la secte)
, et ne résoud rien Show ▼
(on ne saura jamais pourquoi)
. Au moment du générique, le film avait fait une très brusque chute dans mon estime après être monté relativement haut. Après y avoir réfléchi un peu quand même (c’est entre autres pour ça que je trouve enrichissant d’écrire des articles sur les films que je vois), j’ai compris qu’on pouvait tout à fait recomposer les pièces manquantes du film à partir de l’expression finale du visage de Jay Show ▼
(en gros à mon sens, Jay n’est que celui que les tarés de la secte ont choisi pour être celui qui est censé leur donner la mort qui les conduira vers un merveilleux au-delà d’après leur mythologie propre ; il n’y a rien de proprement mystique à rechercher, il correspondait simplement au messie qu’ils attendaient par sa profession et lui n’a rien à voir avec tout ça)
, et qu’une explication littérale aurait probablement été tout aussi décevante, tout en étant plus lourde et plus convenue. Bref, je me suis un peu réconcilié avec cette fin, que je ne trouve plus aussi mauvaise que lorsqu’elle m’est tombée dessus, même si je pense qu’elle aurait quand même pu être mieux amenée.

La poursuite dans les tunnels, très réussie
Au final, Kill List est un film d’angoisse original, remarquablement construit, avec quelques scènes très fortes (l’exécution de l’archiviste, le parcours de Gal dans l’entrepôt à la recherche de Jay, la poursuite dans les tunnels,…), et qui sans être un chef-d’oeuvre mérite quand même vraiment le détour pour les amateurs du genre (c’est à dire si vous m’avez bien suivi, les films d’angoisse, plutôt que les films d’action ou les polars).