J’ai eu envie de voir L’exercice de l’État non pas grâce à sa bande-annonce, qui laisse plutôt entrevoir un film français assez classique et/ou un thriller politique tout aussi classique, mais plutôt en en entendant dire beaucoup de bien dans la presse avant sa sortie (eh oui, je suis comme ça, parfois les critiques enthousiastes me filent une allergie de principe contre les films encensés, et parfois elles me donnent à l’inverse envie de voir de quoi il retourne), et puis aussi, surtout, parce que le sujet -la politique, dans ce que son exercice a de concret- m’intéresse.

L’histoire est celle d’un homme politique, Bertrand Saint-Jean, Ministre des Transports dans un gouvernement qu’on suppose plutôt de droite (encore que rien ne le prouve, d’autant que la plupart des dernières privatisations ont été réalisées par des gouvernements de gauche), qui se trouve confronté à la volonté du pouvoir de privatiser les gares. Contrairement à ce qu’on aurait pu supposer, L’exercice de l’Etat n’est ni un documentaire, ni un thriller. Il n’y a pas réellement d’intrigue dans ce film, qui n’est pas construit pour instaurer un quelconque suspense, mais plutôt comme une tranche dans la vie de cet homme politique. Le film donne ainsi à voir ce que cette vie doit avoir d’épuisant, toujours en mouvement (à l’instar de la caméra quand elle suit Saint-Jean), sans jamais accorder de repos  : le film commence sur une nuit de sommeil interrompue par la nouvelle d’une catastrophe routière qui impose la présence du ministre sur place ; plus tard, sa conseillère lui lit des documents dans la voiture alors même qu’il est sur le point de piquer du nez et qu’elle l’a bien vu ; enfin, un soir où ce qu’il avait prévu de faire est décommandé, plutôt que de rentrer pépère chez lui, il se trouve une raison de rester dehors jusque très tard dans la nuit (là, on se dit d’ailleurs aussi que ce rythme ne doit pas être facile non plus pour les gens qui l’entourent, et je parle plus des « petites mains » -chauffeurs, gardes du corps- que de ses conseillers). L’image et le rythme du film rendent bien cette sensation d’harassement, et la propagent même par moments au spectateur, éreinté à son tour par tant d’épreuves du quotidien.

Le film pointe aussi le rôle de représentation de l’homme politique. Entendre par là l’importance que prend dans son calendrier la nécessité -médiatique- d’être physiquement présent sur des événements symboliquement importants ; mais aussi, le fait qu’un homme politique, fut-il ministre, n’est finalement qu’un visage dans une machinerie qui fonctionne indépendamment de lui, lui impose ses choix, et peut le remplacer au pied levé par un autre plus docile s’il refuse de se tenir à son rôle. En ce sens, le film est assez décourageant car il donne l’impression d’un système qui suit sa propre mécanique et contre lequel personne ne peut vraiment lutter.

Saint-Jean, notre ministre des transports, est bien un peu connard (ses collaborateurs peuvent courir après les « s’il te plaît » et les « merci »), mais c’est quand même aussi essentiellement un  brave type, plutôt sympathique et humain comme permet de le voir sa relation avec son nouveau chauffeur, et qui aimerait pouvoir tenir sa parole et faire ce qu’il pense être le mieux… mais à moins d’accepter de sortir du jeu, c’est impossible et il finit donc systématiquement par plier aux impératifs qu’on lui impose pour rester dans la danse, quitte à faire des crocs-en-jambe au passage pour sauver sa tête.

Sans avoir vocation à être un simple documentaire -l’ambition cinématographique du réalisateur, Pierre Schoeller, en fait réellement un film « de cinéma »-, ce récit d’un moment de la vie d’un homme politique parmi les plus importants du pays est tout à fait crédible. Et les deux acteurs principaux, Olivier Gourmet dans la peau de l’homme politique fatigué, et Michel Blanc dans celle du haut fonctionnaire intègre, admirable d’abnégation et de dévotion à sa fonction, sont impeccables dans leurs rôles respectifs ; moi qui trouve que le jeu d’acteur « à la française » sonne souvent faux, je salue sans réserve la prestation de ces deux-là.

Au final, j’ai vraiment bien aimé L’exercice de l’État, un film qui était ce que j’en attendais, et un peu plus.