Rage Against The Machine (Rock en Seine, Août 2008)

Quand j’étais jeune, j’étais con.

Pas vous ?
 
La première fois que j’ai entendu parler de Rage Against the Machine, c’était sur MCM dans une émission sur les jeux vidéos présentée par le mythique Cyril Drevet ; le groupe n’avait pas encore sorti son premier album éponyme, mais le buzz qui l’entourait était tel qu’à sa sortie, le single Killing in the name -de toutes façons un hit imparable malgré ses 6 lignes de texte (enrichies depuis, sauf erreur de ma part, en concert Zach de la Rocha chante désormais 7 lignes différentes !)- ne pouvait qu’être un énorme succès.
J’écoutais l’album en cassette (eh… c’était en 1993), avec l’impossibilité technique de sauter facilement des plages. Heureusement qu’à l’époque, je faisais régulièrement des compils, parce que j’avais du mal à supporter l’écoute de l’album entier : un son trop chargé et trop lourd à mon goût, une tension stressante maintenue tout au long de l’album (ça crie quand même beaucoup), un style un peu trop uniforme (un hymne revendicatif quand on a envie de se lâcher, c’est excellent, trois, ça passe encore ; au bout de huit, on a passé sa colère depuis longtemps et on subit, épuisé, la suite des événements)… bref, sorti de Killing in the name et de Know your enemy, je n’étais pas un grand fan du reste de l’album.
Resté sur cette impression, quand est sorti Bulls on parade, avec l’album Evil Empire, j’ai stupidement décrété (d’où la petite introduction de ce billet) que le groupe jouait décidément toujours la même musique (alors que franchement, entre les deux pures bombes de Evil EmpireBulls on Parade et People of the Sun– et les morceaux du premier album, il n’y a pas grand-chose à voir), et j’ai longtemps boycotté l’album, que les gens autour de moi plébiscitaient. J’ai fini quand même plusieurs années plus tard par l’acheter d’occase, et j’ai réalisé que j’avais jugé trop vite : il y avait quand même deux super titres sur cet album, qui sont encore aujourd’hui dans mon top5 (les deux cités ci-dessus, donc); le reste de l’album en revanche, me confortait quand même dans l’impression que je ne pouvais vraiment pas écouter un album entier du groupe : pas trouvé de mélodie, saoulé par l’apparence d’uniformité des morceaux, fatigué par l’agressivité continue… en fait depuis cette époque, je crois que je n’ai toujours pas réécouté les plages qui suivent les 2 premiers titres de l’album : aucune envie de le faire, bien qu’aujourd’hui, j’adore le groupe.
 
Avec un total de 4 morceaux que j’aimais sur l’ensemble des deux albums (et sachant que mon critère à l’époque pour juger un album ‘bon’, impliquait qu’il contienne 3 chansons que j’aimais vraiment), Rage Against the Machine ne m’apparaissait pas franchement comme un groupe très intéressant ; en plus à l’époque, la fusion faisait fureur, et avec la monopolisation des ondes par des groupes comme Urban Dance Squad, Dog Eat Dog, Downset., Living Colour, No One is Innocent, Lofofora, Silmarils, etc. le ‘genre’ m’était devenu insupportable. Au-delà du son reulou, le côté ‘revendicatif’ des paroles finissait par devenir aussi questionnable que dans le rap : fallait-il forcément se plaindre de la société pour écrire un morceau de fusion ? Je n’étais évidemment pas le seul à me poser la question, le groupe Infectious Grooves par exemple (groupe alternatif du chanteur de Suicidal Tendencies, Mike Muir) enregistrant un titre explicitement parodique : Do What I Tell Ya ! .
Personnellement, j’avais aussi mal interprété le texte (pourtant pas compliqué) de Killing in the name, la prenant -comme je pense pas mal de monde en fait- pour un simple chant de contestation de l’autorité, par principe (« Fuck you I won’t do what you tell me motherfucker », comme on retrouve « They say ‘jump’, you say ‘how high ?’ » sur Bullet in your head, par exemple). Autant scander des slogans comme ça, ça fait plaisir sur le moment, autant si c’était le vrai message de leurs chansons, je ne me sentirais pas du tout solidaire du message (l’anarchie n’est pas exactement mon idéal de société et la désobéissance par principe, est quelque chose qui m’agace profondément).
D’autres interrogations portaient sur la sincérité d’un groupe qui conspue le capitalisme… mais qui est signé sur une major. Le groupe est clair là-dessus, leur but n’est pas de prêcher des convertis, mais de faire passer leur message au plus grand nombre : tant qu’ils conservent la maîtrise artistique sur leur production, ils sont parfaitement satisfaits d’utiliser la machine pour la détruire, ce qui me semble tout à fait cohérent et respectable.
 
Pour revenir à nos moutons, conforté après une écoute attentive des deux premiers albums dans mon impression que RATM n’était qu’un groupe de fusion globalement pénible comme les autres, j’avais donc décidé de faire l’impasse sur le troisième album du groupe The Battle of Los Angeles, sorti en 1999, n’écoutant qu’à peine les extraits parus sur diverses compiles dans les revues rock que je lisais à l’époque, et je ne m’en portais pas plus mal.
C’est avec la sortie de l’album de reprises Renegades (2000), trouvé à pas cher dans une grande surface ( en faisant mes courses!), que je me laissais tenter par la réécoute de Rage. Et quelle surprise ! Renegades est paru après la dissolution du groupe (la publication du disque pue donc l’opération tiroir-caisse), il n’y a pas un seul morceau original (tous les titres sont des reprises de morceaux d’autres artistes : Afrika Bambaata, MC5, The Rolling Stones, Cypress Hill, Bob Dylan… mais hormis pour quelques titres, les réinstrumentations sont totales et le morceau n’a plus rien à voir avec la version dont il s’inspire), et pourtant, c’est devenu dès la première écoute mon « album » préféré du groupe : les titres sont super pêchus, les mélodies excellentes et le flow de La Rocha impeccable, et le son est complètement épuré de tout ce qui alourdissait le style ‘fusion’.
Impossible dès lors de ne pas jeter au moins une oreille sur The Battle of Los Angeles, par curiosité. Et là non plus, je n’ai pas été déçu : le son est mille fois plus inventif que sur les deux premiers albums (la vague de la fusion était passée, ouf), les morceaux ne se ressemblent plus tout au long de l’album et tout en conservant une atmosphère unie proposent chacun des mélodies vraiment originales. Tout n’est pas excellent, certes, mais il y a quand même plusieurs perles sur cette album, et moins rares que sur les deux premiers opus (Sleep Now In A Fire, Calm Like a Bomb, Testify…)
Le mouvement lancé, j’ai fait ensuite l’acquisition de deux de leurs DVD live (occase chez Gibert Jeune), et là, mon cœur s’est serré (littéralement). Voir le groupe sur scène, l’énergie qu’ils dégagent et qui se propage dans le public, m’a complètement renversé… et là, je me suis vraiment rendu compte que j’avais été con, quand j’étais jeune : il était trop tard pour voir Rage Against the Machine en concert.
 
La sortie de l’enregistrement du concert Live at the Grand Olympic auditorium (2003) n’a évidemment rien fait pour me consoler : l’album est excellent, le choix des morceaux presque parfait, et les ‘petits plus’ apportés par la prestation en direct sont un vrai enrichissement par rapport aux morceaux studios (les mises en ambiance sur Bulls on Parade ou Sleep Now In The Fire, par exemple, qui font monter la pression ou l’émotion avant de balancer la grosse sauce).
Une très bonne idée de pseudo-« best of » pour qui veut découvrir le groupe en retard (on y retrouve même l’excellent No Shelter, jouissif cheval de Troie enregistré pour la BO du film Godzilla et dont les paroles critiquent explicitement la confusion des genres entre les images de guerre montrées comme des scènes de cinéma et l’industrie du divertissement qui produit des films qui banalisent la violence guerrière -des blockbusters comme Godzilla, par exemple).
 
Après 8 ans de silence (le groupe s’était séparé après que le chanteur ait annoncé que leur « decision-making process has completely failed », lorsque Michel m’a prévenu que le groupe se reformait pour une série de concerts [un nouvel album pourrait être en préparation, Tom Morello refusant désormais de répondre à la question lorsqu’on la lui pose alors qu’au départ il répondait par la négative], j’ai naturellement été emballé et je me suis rendu à la FNAC dès le premier jour de mise en vente des billets… Arrivé à 12h30, j’ai découvert avec stupeur qu’en France aussi (Steven me racontait que c’était comme ça en Angleterre sur chaque gros festival), toutes les places pouvaient partir en deux heures ! Oo
La rage (ha ha), mais bon, c’était le destin… Je m’y étais résigné jusqu’à ce que Marion (suivie de peu par Steven, je crois) me signale que Rage serait également en concert à Rock en Seine cet été !
Retenant la leçon de mes erreurs passées, cette fois j’ai pris mes billets en ligne, dès le premier jour et dès la première heure (et en dépit d’un prix franchement abusé : 45€, a priori pour un concert unique, le passage du groupe étant prévu un jour à part et non dans le programme normal du festival). Bon au final, Michel ne se sortant pas les doigts du c… pour acheter sa propre place, j’ai tenté de lui en trouver une début août, et je n’ai eu aucun problème (j’imagine que le Domaine de Saint-Cloud a moins de limite de places que Bercy –d’ailleurs je suis curieux de savoir combien on était, parce que c’était vraiment noir de monde, et jusque loin dans le parc !).
 
Tout ça pour en arriver là : mercredi 20 août 2008, nous avons donc assisté Marion, Michel et moi au concert de Rage Against the Machine au Domaine de Saint-Cloud.
Autant en sortant du concert de re-formation des Pixies (sur la même scène, d’ailleurs), j’aurais préféré rester sur ma frustration de ne jamais les avoir vus jouer (c’était mou et chiant), autant à la sortie de RATM, j’étais vraiment content d’avoir eu cette chance de me rattraper. Les mecs sont très bons, et c’est réellement impressionnant de voir un génie de la gratte comme Tom Morello jouer ses riffs avec des techniques jamais vues jusque là (il joue certains de ses solos en débranchant le jack de sa guitare et en s’en servant de l’embout métallique comme d’un pick pour donner des impulsions électriques sur les frettes de sa guitare ; pour un autre de ses solos, sa main gauche passait alternativement au-dessus et en-dessous du manche de la guitare… excellent).
Le son était impeccable ; l’endroit où nous étions (duquel on distinguait vaguement de petites silhouettes sur la scène, et de temps en temps les écrans géants qui reproduisaient ce qui s’y passait ; on était un peu loin mais il y avait beaucoup de monde et je ne suis pas sûr que plus près nous aurions mieux vu la scène, à moins d’être vraiment dans les tous premiers rangs) nous préservait de toutes les nuisances qui surviennent du fait d’un son trop puissant, mais parfois, un volume énorme nous aurait bien fait plaisir ; c’étaient quand même des conditions d’écoute assez idéales, et je n’ai même pas eu besoin d’utiliser mes protections auditives puisque le son était juste au niveau qui convient pour ne pas agresser les tympans.
La playlist aussi était très bien : beaucoup de titres du premier album (mais les voir joués en live me les as rendus beaucoup plus agréables), les deux pépites d’Evil Empire (et rien du reste de l’album, ce qui me conforte dans mon idée qu’il y a vraiment du gros déchet sur celui-là), et beaucoup de titres de Battle of Los Angeles (dont ma chanson préférée, Sleep now in the fire, qu’ils ont vaguement foiré, le batteur craquant au milieu du pont et perdant un instant le tempo, le chanteur oubliant ses paroles et soit improvisant un nouveau texte, soit mettant presque une minute à retrouver un texte alternatif qu’il avait prévu pour ce concert –en tous cas, il n’a pas repris le texte original. SALAUDS ! ^_^).
Rien de Renegades, mais je m’y attendais un peu. J’aurais quand même bien échangé deux-trois titres du premier album contre Maggie’s Farm, ou Renegades of Funk.
 
Plusieurs titres étaient joués avec un tempo un poil plus lent que sur le disque (en général, c’est plutôt l’inverse qui se produit en concert, dans l’excitation générale), mais l’énergie était énorme et ils ont assuré le show (dont une introduction assez marquantes, les 4 sur scène en costume de prisonnier de Guantanamo orange, avec un sac noir sur la tête, costumes qu’ils garderont -sac inclus- durant toute la durée du premier morceau, Bombtrack) avec une implication permanente , ce qui ne doit pas être toujours facile, quand tu chantes tous les soirs des incitations à la révolution ; notamment quand la moitié des gens présents sont juste contents de pouvoir hurler « Fuck you I won’t do what you tell me motherfucker » sans aller chercher plus loin. Comme je le disais plus haut, ça défoule bien de hurler ces slogans, seul dans sa chambre ou au milieu de 20.000 pékins, mais quand les spectateurs (et moi pareil, je ne me crois meilleur que personne) ne vont pas chercher plus loin que le côté défouloir et retournent à leur petit train-train quotidien sans plus s’inquiéter de la situation inquiétante ou révoltante que dénoncent les chansons, une sorte de malaise s’installe : quand ce qui devrait être le signal du début de l’émeute (« It has to start somewhere, It has to start some time : What better place than here ? What better time than now ? », Guerilla Radio) n’est plus que le signal du début du gros pogo, que la chanson revendicatrice devient une catharsis et permet le soulagement des tensions, est-ce que ce n’est finalement pas le système qui est renforcé par l’existence de cette contestation ?
 
Dans un monde qui tourne rond, un exutoire à la rancœur et à la frustration est la solution à bien des problèmes (agressivité, guerre…).
Mais dans une société inique où le pouvoir roule pour les corporations et plus pour le peuple…
 
 
Ps : au final, le billet ne nous a pas donné droit qu’au concert de RATM : en première partie nous avons pu voir Blood Red Shoes, un duo anglais avec une nana à la gratte + chant, et un mec à la batterie + chant, tous les deux tous jeunes et jolis, avec des chansons à la mélodie simple mais efficace, et le batteur réalise une prestation assez impressionnante, récupérant à peine son souffle entre deux titres et sans jamais craquer pendant les morceaux malgré une partition digne d’un batteur ‘normal’ (qui ne ferait que jouer, je veux dire). Très sympathique, leur clip I wish I was someone better est assez cool, et leur album « Box of Secrets » me plait bien (je l’ai acheté le lendemain du concert  :) ). A découvrir : c’était leur première grosse scène, je leur souhaite de continuer sur cette voie.
 
(il y avait aussi deux autres « premières parties » : Lost Prophets, prétentieux, fades et artificiels ; et Mix Master Mike (le DJ des Beasty Boys) : super pour une soirée en boîte, mais pas franchement ce que j’attendais d’une prestation sur scène au milieu de groupes de rock) 

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